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Le brasier

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Le brasier
par Thérèse Drasse, septembre 2003

L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent;
il éteint le petit, il allume le grand.
Bussy-Rabutin, L'Histoire amoureuse des Gaules

 

Montréal, le 18 octobre 2002,

Comment vas-tu mon Ulysse adoré ? Presque deux semaines que tu as largué les amarres au lac Champlain, tu dois bien approcher de New-York. Alors, bientôt tu prendras ton courrier. Bien que nous nous soyons entendu pour que tu descendes le bateau vers le sud sans moi - enfin davantage une demande de ma part - si tu savais comme je m'ennuie de toi. Cinquante ans, presque toujours ensemble! A notre dernière croisière vers le sud dans notre si beau voilier, il y a bien une dizaine d'années de cela déjà, j'étais ton équipière et toi mon capitaine, parfois l'inverse. Que de beaux souvenirs il me reste! Je me débrouillais bien sur le bateau. Pourtant, j'ai mis plusieurs années avant d'y être à l'aise mais j'y suis arrivée grâce à ta patience; c'est une de tes plus belles qualités. Ta compréhension aussi. Je te remercie d'avoir compris ou du moins accepté sincèrement mes arguments à l'effet que je sois trop fatiguée et n'y trouve plus de plaisir à naviguer 8 heures par jour, sans compter les quarts de nuit. Tu as finalement accepté aussi que mes forces soient diminuées depuis notre dernier voyage : monter la grand-voile, prendre des ris malgré que tu ais ramené toutes les manœuvres au cockpit, faire des virements de bords à longueur de journée… je n'en suis plus capable. Heureusement que nous avions un génois sur enrouleur même si certaines histoires et conseillers ne semblent pas d'accord à se gréer d'un enrouleur en mer. Mon amour, je n'ai plus de deuxième souffle et je suis la première à en être attristée et humiliée. Bien sûr, tu étais d'accord pour le partage de ces manœuvres demandant force et muscles bien gonflés et pour que je prenne la barre. Mais mon chéri, c'est plus de la moitié que tu aurais dû assumer ; et toi aussi tes muscles s'atrophient même si tu ne veux pas l'admettre. Tu as pris une bonne décision en demandant à Georges, ton ami de toujours, de t'accompagner. Vous vous entendez si bien, point essentiel pour une long séjour sur un bateau. Il envie un peu l'harmonie de notre couple n'ayant pas eu le bonheur d'avoir une compagne à ses côtés. Cependant, je me suis toujours demandée comment tu pouvais t'entendre avec un vieux garçon comme lui et son petit côté maniéré. C'est sans doute cela une forte amitié, les vrais amis sont si rares!

Comme tu me manques, ton corps chaud à côté de moi dans le lit, la douceur de ta peau sur la mienne, même juste ma main dans la tienne, ce sont des plaisirs dont on peut se passer difficilement quand on a eu la chance d 'effleurer, de toucher, de caresser l'être aimé pendant tant de nuits. Bien sûr, notre jouissance a quelque peu changé, comme nos corps d'ailleurs. Tu te souviens comme nous étions si beaux, si jeunes. C'est l'avantage d'être ensemble toutes ces années, chacun se souvient et peut mieux accepter la détérioration de l'enveloppe de l'autre parce que nous avons appris à nous aimer en entier : tu m'as connu les bras bien galbés, la cuisse et les seins fermes, la taille effilée, la chute de reins et le bassin bien dessinés qui te projetaient sans retenue vers mon corps. Comme j'aimais ta fringance! Je n'avais pas que la cuisse ferme, elle était légère aussi, pour mieux t'accueillir en moi. Et aujourd'hui, tendre Ulysse, ta peau me manque. Savais-tu que des gens développent des maladies parce qu'ils ont besoin de se faire toucher, seulement toucher, rien de sexuel. Des bébés négligés, mal aimés meurent faute de sentir la chaleur d'un humain ; personne ne les prend dans leurs bras, personne ne les colle avec amour sur leur cœur. Comme nous avons été chanceux que notre union perdure avec amour; tant de couples vivent encore ensemble dans l'indifférence et ne se touchent plus. Nous avons eu bien des vagues et des étales mais comme pour la marée, j'étais certaine, même en pleine tempête, que nos cœurs retrouveraient le même courant.

Malgré ce manque de toi, mon amour, je me porte bien, sauf mon habituel mal de cou et de hanches, aussi je vais aller me réfugier à la campagne. T'ai-je dit que j'ai suivi quelques cours en informatique ? Ainsi, je pourrai plus facilement utiliser Internet. J'ai d'ailleurs commencé à correspondre avec des gens d'ici et de l'autre côté de l'Atlantique.

Dis-moi, le bateau s'est bien comporté ? Le niveau de l'eau n'est pas trop bas? Pas d'avarie de moteur ni d'instrument électronique ? Vous n'avez pas eu trop froid en descendant?

Roselyne, ton épouse, ta compagne de toujours qui t'aime encore
Ta Pénélope qui te sert fort dans ses bras Xoxox

 

Courriel
DE: Roselyne Larivière
À: Édouard Dutrisac
2 décembre, 14h30

Bonjour cher Édouard,

Comment allez-vous dans votre Dijon éloignée? Je m'empresse de vous écrire; votre nuit arrive avant la mienne. Mes courriels enjolivent votre vie de veuf? Je vous retourne le compliment. Vous vous confiez à moi si généreusement. Vos récits sur votre vie et vous-mêmes expliquent sans doute mon impression de vous connaître depuis longtemps. Je sais, quel cliché mais quand même! Vous avez aimé ma photo prise dans la splendeur de l'automne du Québec? Que m'écrivez-vous? La délicatesse de mon visage éclipse la beauté de ce qui l'entoure? Quel flatteur vous faites! Depuis que j'ai reçu la vôtre, vos traits se juxtaposent à ceux dessinés auparavant par mon imagination.

J'attends vos courriels comme Pénélope attend son Ulysse. Nos échanges ne sont qu'épistolaires, distance oblige mais j'aimerais bien entendre votre voix un jour. Est-elle grave, posée, chaleureuse? Préparez-vous la Noël chez-vous?

À bientôt, cher Édouard. 
Amicalement, bisous.
Roselyne

 

Montréal, le 12 décembre 2002

Bonjour mon bien-aimé Ulysse,

Vous êtes encore dans l'Intracoastal? Une avarie avec la quille? Vous vous êtes échoué? Le niveau de l'eau est beaucoup plus bas cette année, alors la marge de manœuvre ne devait être que de quelques pouces? Que pouvais-tu faire mieux que de suivre le chenal? Nous voulions de l'espace dans ce bateau! Alors, il nous faut accepter qu'il est imposant et tout ce qui vient avec cette masse y compris un grand tirant d'eau. Nous devrions y réfléchir, contrairement à bien des voileux, peut-être devrais-tu avoir la "racourcitte" si tu continues à faire de la voile sans moi? Pour ton retour au printemps, vas-tu pouvoir remonter par la côte? Plus difficile, les vagues et le vent sont plus importants, bien entendu! Tu verras. Sans doute y aura-t-il plus d'eau?

Tu n'es pas certain d'avoir atteint la Floride et de pouvoir y laisser le bateau et revenir par les airs, pour Noël? À part l'année où Georges et toi aviez été coincés en Europe par ce projet urgent, ce serait notre premier Noël éloignés l'un de l'autre, mon chéri. Je ne veux pas te mettre indûment de pression mais il est certain que je serais déçue. De toute manière, avons-nous le choix? Je vais me préparer à fêter Noël sans toi, les enfants viendront bien faire leur tour. Si eux ne se précipitent pas, nos petits-enfants les bousculeront afin d'avoir leurs cadeaux.

Oui, je continue de correspondre dans Internet, je dois me limiter dans le nombre sinon je ne sais plus ce que j'ai écrit à une telle ou tel autre. Les différences d'âge importent peu en correspondance ou alors je m'entends très bien avec des plus jeunes comme toujours. A part toi mon adoré Ulysse, les hommes de mon âge sont ennuyants à mourir. Je devrais cesser d'utiliser cette expression vu que "mourir" peut arriver bientôt. La plupart des correspondants sont du Québec mais les assidus sont une Française de Chartres, Christine et Edouard de Dijon. Nous parlons de géographie, de voyage, de vins, de croisière en Méditerranée (Édouard a un Jouët 32), de cultures différentes, des hommes avec Christine et des femmes avec Edouard, tu vois le genre? Même à mon âge, les comportements des hommes demeurent une source intarissable d'intérêt, immanquablement d'étonnement et souvent de rires aux larmes.

J'ai remplacé la chaleur de ton corps par un couvre matelas chauffant en dessous, une couverture chauffante par-dessus et notre chien à qui je suis incapable de refuser l'accès au lit.

Tu vois, ainsi je peux me contenter en ouvrant la fenêtre et bien dormir: le nez froid et le reste au chaud. Quel bonheur!

Roselyne qui t'embrasse partout, partout et qui niche son nez froid dans ton cou chaud!

 

Montréal, le 19 décembre 2002

Joyeux Noël, Ulysse, mon grand voyageur! J'ose croire que tu recevras mes souhaits pour le 25 prochain. De quoi me parlais-tu donc dans ton dernier envoi? Tu as acheté un Pocketmail? Avec cet outil, tu peux te brancher sur un téléphone et prendre tes courriels? Plus besoin de papier? Alors je peux t'écrire par Internet à partir de quand? Tu te rajoutes à mes autres correspondants? Tiens donc!

J'ai acheté les cadeaux de Noël. Les enfants de Dominique sont venus m'aider à décorer le sapin. L'installation des lumières m'a causé quelques difficultés; manque d'expérience, c'est toujours toi qui les posais. Je crois qu'après Noël, je vais retourner à la campagne.

Tu me manques encore beaucoup mais je m'occupe, ça captive mon esprit et maintenant j'arrive à un peu moins ressentir viscéralement ton absence.

Roselyne xoxox x pour Georges.

 

Courriel
À: Édouard Dutrisac
De: Roselyne Larivière
13 janvier 2003, 10h00

Très cher Édouard,

Je me remets à peine de cette grande surprise, de ce beau cadeau du Nouvel An que votre arrivée chez moi, toute en douceur, comme un grain de neige tombant du ciel! Quelle joie vous m'avez insufflée! Vos bras chauds, que je ne connaissais pas, m'ont apporté un tel réconfort! Nuit de tendresse et d'affection! Répétez-moi encore, je vous prie, que je n'ai pas trompé Ulysse en acceptant le réconfort de votre corps? Ulysse est l'amour de toute une vie, je n'ai jamais aimé que lui. Vos tendres attentions m'ont comblée, j'avais un tel manque de chaleur. Vous êtes un être plein de nuances et je suis confiante que vous avez su faire la part des choses ou plutôt de nos sentiments respectifs. Vous êtes pour moi un ami très cher, n'en doutez pas.

Tendrement bisous,
Roselyne

 

Courriel
De: Ulysse Beneteau
A: Roselyne Larivière
13 janvier 2003, 10h15

Ma sage Roselyne, ma belle, tendre et douce Roselyne, j'ai un aveu important à te faire. Pendant la nuit de Noël, Georges et moi étions épuisés par cette navigation difficile. Ta peau douce et fine, tes bras, tout ce qui émane de ton corps, l'ardeur de ton regard, ton souffle dans mon cou m'ont tellement manqué que j'ai éclaté en sanglots devant lui. Je sais que tu ne trouves rien à redire sur mes larmes d'hommes mais ce n'est pas de cela dont je veux me confesser, plutôt que j'ai passé la nuit dans les bras de Georges. Comprends-moi, mon amour, je ne croyais pas trouver ton absence si pesante. J'ai besoin de toi, de ton corps fragile et accueillant. Je le connais si bien. Je ne peux trouver chaleur ailleurs que près de toi.

J'arrive demain par le vol de 14 heures à l'aéroport René Lévesque, en provenance de Miami. Seras-tu là? Seras-tu toujours là, ma fidèle compagne?

Ton Ulysse qui revient vers toi xoxoxo

 

Courriel
À: Édouard Dutrisac
De: Roselyne Larivière
13 janvier 2003 ; 10h30

Cher Édouard,

C'est les yeux pleins de larmes que je vous écris. Ulysse mon seul amour, mon Ulysse à moi, mon Ulysse tout en finesse, arrive demain. Enfin! Je n'en pouvais plus de ce manque en moi, dans mon ventre, dans ma peau. Pourrons-nous poursuivre nos échanges épistolaires, croyez-vous?

Tendrement, bisous,
Roselyne

 

Courriel
De: Roselyne Larivière
À: Édouard Dutrissac
20 février 2003, 20h00

Cher Édouard,

N'ayant aucune nouvelle de vous depuis janvier dernier, j'ai pris la liberté de téléphoner chez-vous. On m'a appris votre départ précipité vers une destination que vous seul connaissez. J'espère que votre bateau était, lui, en état de partir. Je vous envoie ce courriel comme une bouteille dans une mer virtuelle en espérant que vous prendrez ce message dans une quelconque bibliothèque sur votre route ou peu importe la manière et que vous pourrez me rassurer en me répondant. Je vais bien; j'aimerais en entendre autant de votre part. Ne croyez pas que ……..

Roselyne

"Lorsqu'on ne trouve pas d'autre main que la sienne…" Jovette Bernier, Amour quand je songe. 29 septembre 1934. Mon deuil en rouge.

 

© Thérèse Drasse 2003